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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 08:20

livre 2012 05 claudel enqueteL'histoire : l'Enquêteur arrive en train dans une Ville. Etrangement, il se perd. Ce faisant, il repère où se trouve l'Entreprise, où il vient enquêter sur une vague de suicides, Entreprise tentaculaire qui a comme dévoré la Ville. Après une longue errance sous la neige, il finit par arriver dans un hôtel, où l'accueille une Géante malaimable, et à partir de là, les situations vont s'enchaîner inéluctablement, sans queue ni tête, et être de plus en plus bizarres et absurdes...

 

Mon avis : un excellent livre ! J'ai mis du temps à le lire (plusieurs semaines !!) parce qu'une sorte d'angoisse, d'opression étant omniprésente, il n'est pas facile à prendre et reprendre quand on n'est déjà pas dans un état follichon. Pour autant, à aucun moment je n'aurais voulu le laisser de côté, l'histoire est comme envoûtante. Si le début donne l'impression d'une métaphore trop didactique, ça se complique rapidement, puis on tente sans cesse de se raccrocher à quelque chose de connu, d'expliquer rationnellement, de comprendre ce qui se passe ou au moins de saisir quelle allégorie l'auteur nous propose. La vie ? La société déshumanisée ? La marche du monde ? La religion ? Est-ce un rêve cauchemardesque ? Une folie ? Une anticipation ? Las ! Je n'ai pas réussi à trancher, et ça fait partie du charme étrange et délicieux de ce livre.

On n'a aucun repère, ni temporel (quelle époque ? Aucune idée !) ni géographique (on est dans la Ville, parfois dans l'Entreprise... quelle ville ? Quel pays ? Quel continent ? Aucune idée !) ni culturel (l'attitude des personnages ne laissant rien paraître) ni humain (aucun personnage n'a de nom, on croise le Policier, le Guide, le Garde, le Veilleur, le Responsable, le Fondateur, des aglomérats de personnes : une Foule, des Touristes, etc., et on découvre seulement vers la fin, grâce au Psychologue, l'existence des noms dans ce monde, sans pour autant qu'aucun ne nous soit délivré). Cette absence de repères n'empêche aucunement de se repérer dans le roman et de s'identifier facilement, puisque les personnages sont désignés par leur fonction et que leur humanité apparaît régulièrement, et rend le livre universel, global, général, très politique aussi, et quasi philosophique tant les pistes de réflexion sont nombreuses et omniprésentes.

Pourtant, certaines situations grotesques feraient presque rire, même en étant angoissantes et sujètes à réflexion, et celle de la fin avec le Psychologue est vraiment limite désopilante de ridicule... En bref : un livre très complet !

Monsieur Plouf, en lisant seulement les premières pages, a pensé au Château de Kafka (que je n'ai pas lu)

Vraiment un excellent roman, très original et écrit avec cette maîtrise littéraire exceptionnelle typique, qui flirte à la fois avec la froideur, la distance et la poésie, de Philippe Claudel.

 

***

Feuilletons ensemble quelques extraits...

 

incipit : Lorsque l'Enquêteur sortit de la gare, il fut accueilli par une pluie fine mêlée de neige fondue.

 

page 13 : "un grog", finit-il par lancer.
Mais le Garçon lui répondit aussitôt :

"Je suis désolé, ce n'est pas possible.

 - Vous ne savez pas faire un grog ?" s'étonna l'Enquêteur.
Le Garçon haussa les épaules.

"Bien sûr que si, mais cette boisson n'est pas répertoriée dans notre listing informatique, et la caisse automatique refuserait de la facturer."

 

page 18 : Il finit par refermer la valise, qui maintenant pesait plus lourd car, outre toutes ses affaires, il transportait désormais un peu de neige, de pluie et de mélancolie.

 

pages 72-73 : Toute la Ville paraissait se résumer dans l'Entreprise, comme si celle-ci, peu à peu, dans un processus d'expansion que rien n'avait pu freiner, s'était étendue au-delà de ses limites premières, avalant ses périphéries, les digérant, les assimilant en leur instillant sa propre identité. Il se dégageait de tout cela une force mystérieuse qui donna un bref vertige à l'Enquêteur. Lui qui depuis très longtemps avait conscience que sa place dans le monde et la société relevait de l'échelle microscopique découvrait, face à ce paysage à la démesure de l'Entreprise, une autre forme de malaise, celui de son anonymat. En plus de savoir qu'il n'était rien, il se rendait compte soudain qu'il n'était personne. 

 

page 79 : Il renonça pour la première fois de son existence à se penser en tant qu'individu ayant une volonté, le choix de ses actions, vivant dans un pays qui garantissait à chacun des libertés fondamentales, tellement fondamentales que, la plupart du temps, tous ses citoyens y compris l'Enquêteur, en jouissaient sans en avoir pleinement conscience. Dissous dans l'immense masse mobile de ces piétons muets, il se glissa, cessa de penser, refusa d'analyser la situation, ne chercha pas à la combattre. C'était un peu comme s'il avait à demi quitté son corps pour entrer dans un autre corps, vaste et sans limites.

 

page 86 : L'homme était rasé de près. Tout chez lui était propre et neuf. On l'aurait cru sorti d'une boîte.

 

page 137 : (clic sur l'image)

livre_2012_05_claudel_enquete_extrait.jpg

 

page 164 : C'était un Paradis chauffé aux flammes de l'Enfer.

 

page 169 : Comme les désirs humains parfois sont étranges. Alors même que les hommes redoutent la mort, ils l'envisagent souvent comme une solution à tous leurs problèmes, sans même se rendre compte qu'elle ne résoud rien. Absolument rien. Elle n'a pas à résoudre quoi que ce soit. Ce n'est pas son rôle.

 

page 170 : Come la plupart de ses contemporains, il s'apprêtait donc à mourir avec de l'argent de côté. Il se rendit soudain compte du ridicule de cette situation.

 

page 192 : L'amitié est une chose rare que n'avait jamais expérimentée l'Enquêteur. Beaucoup d'êtres humains traversent l'existence sans jamais éprouver ce sentiment, comme d'autres aussi passent à côté de l'amour, alors qu'il leur est fréquent, banal et quotidien d'éprouver de l'indifférence, de la colère, de la haine, d'être animé par l'envie la jalousie, l'esprit de vengeance.

 

page 205 : Un rêve véritable, c'est-à-dire une construction de l'esprit lorsque celui-ci est en repos, lorsqu'il est sans emploi, lorsque, paresseux, chômeur, il n'en recherche aucun, se lovant dans son oisiveté et refusant toutes les offres d'activités qu'on lui propose. Le rêve vrai dont, la plupart du temps, l'ineptie même témoigne de façon parabolique des conséquences néfastes de l'absence de travail chez tout individu.

 

pages 210-211 : Le problème, reprit la femme, c'est que tout le monde suit cette ligne sans discernement. Lorsqu'on lève les yeux, on voit pourtant bien qu'elle va droit dans le mur. C'est le résultat d'une erreur de tracé, ou d'une discrète tentative de sabotage, on ne saura jamais [...] Vous comprenez le conditionnement qui peut être celui des hommes dans certaines circonstances, lorsqu'ils doivent obéir à des consignes, des conseils ou des directives.

 

page 232 : Se pouvait-il qu'il fût victime d'une cécité partielle ou sélective, car avait-on idée d'imprimer, de diffuser, de créer, d'imaginer des revues blanches ? Des revues qui ne contenaient rien ? Rien du tout ? Et que des gens - désoeuvrés ? sans intelligence ? conditionnés ? - liraient tout de même, passant leur temps et leurs yeux sur des pages dénuées de toute information, de tout texte, de toute photographie ?

 

page 258 : L'homme, depuis qu'il s'est distingué des autres espèces, n'a eu de cesse de mesurer l'univers et les lois qui le régissent à l'aune de sa pensée et des productions de celle-ci, sans toujours se rendre compte de l'aspect inopérant de sa démarche. Pourtant, il sait bien, par exemple, que la passoire est impropre à recueillir l'eau. Pourquoi donc se ment-il avec constance en pensant que son esprit peut tout comprendre et tout saisir ? Pourquoi plutôt ne pas constater que son esprit est une prosaïque passoire, c'est-à-dire un ustensile qui rend des services indéniables dans certaines circonstances, pour des actions précises, et dans des situations données, amis qui ne sert à rien dans beaucoup d'autres [...]

 

page 264 : "Ce qui est curieux, c'est de constater que le malheur est un poids qui devient finalement assez léger à mesure qu'il s'accentue ou prolifère. Voir mourir sous ses yeux un homme est très déplaisant. Presque insoutenable. En voir ou en entendre mourir des millions dilue l'atrocité et la compassion. On se surprend assez vite à ne plus ressentir grand chose. Le nombre ets l'ennemi de l'émotion.

 

page 272 : Parfois on bricole, on essaie d'inventer et tout vous pète dans les doigts. Vous voulez arrêter l'hémorragie, mais plus moyen ! Que faire alors ? Se morfondre ? Non, moi, j'ai simplement décidé de tourner le dos. La lâcheté n'est pas le défaut que l'on croit. Le courage fait souvent plus de dégâts.

 

page 276 : C'est en ne cherchant pas que tu trouveras.

 

***

L'Enquête, Philippe Claudel, 2010, 278 pages

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Plouf_le_loup - dans Livres
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commentaires

pyrouette 10/05/2012 10:46


Ce livre me dit quelque chose, mais je ne me souviens pas l'avoir lu....C'est grave !

Dorémi 10/05/2012 00:16


Je l'ai lu il y a quelque temps maintenant, juste après Brodeck, il me semble… Je n'aurais peut-être pas dû les lire l'un après l'autre. L'un comme l'autre sont certes bien écrits mais
laissent une terrible impression…

Zazimuth 09/05/2012 20:09


Je me le note ; merci !

chris 09/05/2012 18:33


Je pense que je le reprendrai...

Iza 09/05/2012 13:03


Il est dans ma Liste A Lire, donc je me suis arrêtée à 'excellent livre" !

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