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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 07:58

livre_2011_12_Aubenas_quai_Ouistreham.jpgL'histoire : en 2009, la journaliste Florence Aubenas a voulu aller regarder de près la crise. Elle a pris une chambre à Caen, gardé son nom sans dévoiler sa profession réelle et les raisons de sa venue et s'est lancée dans la recherche d'un emploi avec pour seul bagage le baccalauréat. Son objectif : décrocher un CDI à temps plein ; alors elle arrêtera le "reportage" et écrira un livre.

Il lui a fallu 6 mois, et le CDI proposé qui lui a fait arrêter le reportage n'était pas à temps plein. 

 

 

Mon avis : depuis sa sortie, ce livre tourne très vite dans notre petite bibliothèque, et pour cause : on habite à 25-30 minutes de Ouistreham ! Honnêtement, s'il n'y avait pas eu ça, je ne serais probablement pas allée vers ce livre... Et j'aurais eu grand tort ! Ce témoignange sans prétention sur la crise se lit comme un roman, Florence Aubenas y mêle des anecdotes drôles à des moments poignants, le tout sans jamais se départir de son objectivité bienveillante et en laissant le premier rôle à ceux qu'elle côtoie, se maintenant, elle, dans l'ombre. 

 

J'ai bien aimé reconnaître certains lieux qu'elle décrits, pouvoir m'orienter dans ses déplacements, avoir une image nette d'où elle se trouvait à tel ou tel moment, c'est un plaisir rare dans un roman (mais qui m'était déjà arrivé, par exemple avec Le Rêve de Zola puisque j'ai vécu dans la ville où ça se déroulait et que ce quartier n'avait qu'à peine changé depuis). J'ai bien aimé aussi son regard sur la crise, qui s'est méchamment aggravée depuis mais en l'écrivant elle ne s'en doutait pas, un regard fait d'observation surtout, chaleureuse ou froide selon les contextes, cette observation le rend parfois impitoyable sur la déshumanisation du monde et des moeurs.

Pas de plainte, tout juste si elle signale parfois son immense fatigue, pourtant en choisissant de travailler dans la propreté (puisqu'avec seulement un bac, Pôle Emploi n'a quasi rien d'autre à proposer), elle arrive dans un monde dur de labeur épuisant. C'est aussi un portrait de la société prolétaire de base par quelqu'un qui a toujours été à l'abri, autant dire que l'observation semble parfois être un choc !

J'ai apprécié aussi de "reconnaître" un peu notre situation, le chômage (quoique monsieur Plouf, bien que cherchant du boulot et inscrit à Pôle Emploi, n'est pas compté dans les chiffres grâce à une pirouette malhonnête mais ordinaire du système...), la recherche vaine, les employeurs dignes de l'époque esclavagiste et ceux qui essaient comme ils peuvent de faire surnager un peu d'humanité, les lourdeurs et absurdités d'un système dit d'aide conçu pour broyer avant d'aider... Sans compter que Florence Aubenas a traversé toutes ces galères en étant célibataire et sans enfant, ça change quand même beaucoup de choses, et dans le vécu, et dans la "facilité" à être disponible !

Et puis c'est bon de lire certaines choses qui d'habitude sont cachées, parce que dans notre société, d'habitude, la misère c'est la honte, il faut la taire, la cacher. Que quelqu'un ose en parler donne l'impression d'être moins transparent, d'exister, Florence Aubenas redonne humanité et dignité aux petits, avec des mots simples et francs, et ça fait du bien !

 

Même en cherchant, je ne vois rien que je n'aurais pas aimé dans ce livre, de bout en bout tout est incroyablement juste, vrai...

 

A lire, donc, selon vos goûts, comme un roman, comme un long article de journal ou comme un essai un peu timide. Intéressant, de toute façon. 

***

Feuilletons ensemble quelques extraits...

 

incipit : C'était la crise. Vous vous souvenez ? Cela se passait jadis, il y a une éternité, l'année dernière.

 

page 47 : Je pousse la porte du brocanteur, à côté de chez moi. Il cherche un aide pour faire les vide-greniers. Il me dit que je ne fais aps l'affaire, sans explication. quand j'insiste, il reprend son travail comme si je n'étais plus là.

 

page 63 : Il y avait aussi la SMN, la Société Métallurgique de Normandie, baptisée la "forteresse ouvrière", une des légendes industrielles de Caen avec ses 7000 bonshommes derrière des hauts-fourneaux qui soufflaient elur humeur à toute la ville et terminaient généralement leurs manifestations à coup de nerf de boeuf. [...] Plus de 20 000 emplois ouvriers étaient répartis dans huit grandes usines, nouées en collier autour de Caen et montrées en exemple de cette France capable de manier ses champs de pommes de terre et ses fours à coke, cette France qui redémarre après la guerre et décentralise ses industries au milieu des marais, des canards et des bâtiments bombardés.

 

pages 72-73 (on est dans une agence de Pôle Emploi) : A l'accueil, un type qui transpire excessivement est en train de protester : "Je sais que je n'ai pas rendez-vous, mais je voudrais juste vous demander de supprimer mon numéro de téléphone sur mon dossier. J'ai peur qu'un employeur se décourage, s'il essaye d'appeler et que ça ne répond pas.

- Pourquoi ? demande l'meployée, qui est aujourd'hui une blonde de petite taille.

- Il ne marche plus.

- Qu'est-ce qui ne marche plus ?

- Mon téléphone.

- Pourquoi il ne marche plus ?

- On me l'a coupé pour des raisons économiques.

- Mais vous ne pouvez pas venir comme ça. Il faut un rendez-vous.

- Bon, on va se calmer. Je recommence tout : je voudrais un rendez-vous, si'l vous plaît, madame."

La jeune femme blonde paraît sincèrement ennuyée. "Je suis désolée, monsieur. On ne peut plus fixer de rendez-vous en direct. Ce n'est pas notre faute, ce sont les nouvelles mesures, nous sommes obligés de les appliquer. Essayez de nous comprendre. Désormais, les rendez-vous ne se prennent plus que par téléphone.

- Mais je n'ai plus le téléphone.

- Il y a des postes à votre disposition au fond de l'agence, mais je vous préviens : il faut appeler un numéro unique, le 39 49, relié à un central qui vient d'être mis en place. Il est pris d'assaut. L'attente peut être longue.

- Longue ?

- Parfois plusieurs heures."

 

page 93 : Chez les filles, les jeunes appellent les vieilles "les vieilles". Les vieilles disent "la racaille" pour les jeunes. Des hommes, personne ne dit rien, avec une indulgence qui, parfois, ressemble à du mépris.

 

page 98 : Sous un ciel liquide, le Tracteur roule à travers ce morceau de Normandie pavoisé de drapeaux alliés eet de lampions, constellé de vestiges militaires. L'atmosphère tient de la garnison et du bal musette, comme si le débarquement et la Libération venaient d'avoir lieu.

 

page 108 : Sur le parkiing, un groupe de quadragénaires écluse des canettes, au tour d'un auto-radio. Elle baisse la voix pour me demander : "Tu les vois ?

- Eux ? Des jeunes ? Mais ils sont bien plus vieux que toi ! dis-je.

- Jeune, ça veut dire glandeur", tranche son homme.

 

pages 108-109 : Marilou a mal aux dents, elle a toujours eu mal aux dents. Dans ces cas-là, le dentiste lui semble la plus périlleuse des solutions. Trop compliqué, trop douloureux, trop cher, une idée d'un autre monde en somme. Elle se tient la joue et la contrariété rend son visage rond encore plus enfantin : "De toute façon, si un dentiste m'approche, je le frappe."

[...] Elle attend que toutes ses dents soient pourries pour les faire arracher à l'hôpital, d'un coup, sous anesthésie générale. "Tout le monde fait ça, maintenant". Elle me regarde comme si je débarquais de la Lune. Son homme y est déjà passé. On se réveille après l'opération, tout ets parti sans qu'on se rende compte de rien, on rentre chez soi très vite, on mange de la purée pendant un mois, puis on commande un appareil intégral, que la Sécurité sociale rembourse. On est tranquille pour la vie.

J'ai convaincu Marilou d'essayer le dentiste quand même, une dernière fois, pur me faire plaisir. Elle avait raison : c'est très compliqué d'en trouver un. Rares sont ceux qui acceptent les patients avec la CMU, la Sécurité sociale des pauvres. Un a fini par accepter. Deux mois d'attente.

 

page 129 : un responsable est nommé pour diriger la section des "précaires", un vrai lettré, bardé de diplômes. "Il faut un intellectuel pour représenter dignement le syndicat, disent les permanents. On ne peut quand même pas envoyer une caissière ou une femme de ménage aux réunions."

 

page 134 : aujourdh'ui, on ne trouve pas de travail, on trouve "des heures".

 

page 135 : Une brume en lambeaux s'étire sur l'eau, l'air paraît gras à force d'être humide, huilant les visages et transperçant les os.

 

page 150 : Philippe n'y tient plus : "Tu te rends compte ? Pendant des années, on nous a habitués à acheter sans compter et maintenant on n'aurait même plus le droit de faire des courses. Il faudrait renoncer à tout ça."

 

page 186 : Pour le reste, les syndicats sont considérés, au mieux, comme des clubs fermés, utiles surtout à protéger leurs propres membres.

 

page 186 : "On se fait avoir à chaque fois, dit-elle. On va voter pour leurs trucs, et à la fin on se fait engueuler. Le Pen, ça n'allait pas. Le référendum, ça n'allait pas. Il paraît maintenant que Sarkozy, ça ne va pas non plus. De toute façon, on a toujours tort, même quand on a gagné."

 

page 191 : Elles s'y accrochent avec les accents d'avant, quand on croyait qu'on allait sauver l'emploi. C'était il y a même pas dix ans, mais ça paraît tellement loin, une civilisation engloutie.

 

page 196 : Chez Seaquist, quand des primes de départ ont été demandées, la direction a répondu qu'elle n'était pas la Française des jeux.

 

page 206 : Est-ce qu'on peut savoir els moments où on est heureux ?

 

page 221 : on travaille tout le temps, sans avoir vraiment de travail, on gagne de l'argent sans vraiment gagner notre vie.

 

page 242 : On regarde la mer avec Luce, une mer bleue, un ciel bleu ; même la brise est bleue et il y flotte des filaments de soleil.

 

page 251 : Il était apparu assez vite que Pôle Emploi n'avait, en réalité, rien à annoncer à cette réunion.

Dans le groupe, certains avaient protesté. Il y eut des blagues amères, au milieu d'un brouhaha. "C'est une séance d'information sans information, en somme ?" "Pourquoi nous a-t-on fait venir ?" Un conseiller avait fini par leur expliquer les "consignes" qui leur étaient données, ici comme ailleurs, et depuis longtemps : les chiffres du chômage doivent s'améliorer, quoi qu'il arrive. Cette réunion en était un des moyens. On convoque une catégorie de chômeurs, cadres, RMistes, peu importe. Une partie ne viendra pas, et sans justificatif, c'est statistique. Ils seront radiés. "Ce n'est pas grave", avait tempéré le conseiller. Ils peuvent se réinscrire après, s'ils veulent, mais cela permet de faire chuter les chiffres, même pour quelques jours.

 

***

Le Quai de Ouistreham, Florence Aubenas, 2010, 270 pages

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Plouf_le_loup - dans Livres
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Dilou 11/12/2011 21:19


Ah j'avais envie de lire ce bouquin, alors je pense que je vais franchir le pas. Merci pour cet aperçu

Marihan 09/12/2011 23:01


Mme Aubenas est une vraie journaliste, espèce trop rare de nos jours ! Je le lirai à l'occasion, bien que je sache parfaitement comment c'est la vie pour la France d'en bas (rmi, chomage, maman
solo) et que je ne crois pas que le livre m'apprendra grand chose sur le sujet !

Zazimuth 09/12/2011 19:03


J'avais très envie de le lire ; il est sur ma liste.

Emmanuelle 09/12/2011 17:16


Flornce Aubenas, pour en revenir au livre, est quelqu'un d'épartant, je l'ai rencontrée au moment de l'affaire d'Outreau, quand elle faisait des articles pour dénoncer l'ineptie de l'instruction
(elle n'avait pas accés au dossier bien sûr, mais voyait bien qu'il y avait un problème à enfermer tous ces gesn et qu'un réseau pédophile ne pouvait exister à cet endroit).


Elle a été une des premières à crier ce quis e passait, et d'ailelurs j'ai cu encoore récemment à la télévision Didier Maréchal, l'huisier qui a été enfermé à tort et a fait uen grève de la faim
qui lui a fait perdre 40 kgs, et dont un film a été fait. Bref, il disait que Florence Aubenas avait été celle qui avait fait le plus pour eux.


Ca ne m'étonne pas d'elle. Vous avez vu son attitude quand elle est revenue après avoir été otage? Le silence, la honte d'avoir couté autant d'argent à l'état français (car elle sait bien qu'elle
n'a pas été libérée pour rien).Et qu'elle ne ferait jamais de livre sur ce qui lui était arrivé, pour ne pas parler de ses geoliers, jamais, car pour elle, ils n'existent plus. Ils sont rien, ils
sont le vide.


Je l'ai vu plusieurs fois à la télévision, et je l'ai trouvé toujours juste. Et les cons de journalistes qui se sont moqués d'elle à la sortir du livre (parce qu'il y en a eu, qui ont dit que
c'était facile pour elle, elle rentrait à PAris quand elel voulait et retrouvait son petit confort. Mais eux, ils ont fait quelque chose pour comprendre la vie de gens de peu??).


 


Et pour fiir une interview, mais on doit en trouver plein d'autres sur le net, elle en a donné beaucoup à la sortir du livre.


 


http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20100304.BIB4884/florence-aubenas-et-la-vie-des-autres.html


 


 

Lysalys 09/12/2011 16:46


Hélas oui, le nombre de chômeurs annoncé est très loin d'être représentatif de la réalité... J'avais aussi été gommée des listes officielles lorsqu'âgée de moins de 25 ans, je m'étais inscrite...
Le seul avantage : pas besoin de pointer... Le moins, on avait attendu un an pour me proposer... des gardes d'enfants alors que j'avais quitté la fac avec une licence... Et oui, ça + trois mois
de caisse, c'étaient mes seules expériences...

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