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17 novembre 2011 4 17 /11 /novembre /2011 15:25

livre_2011_11_vigan_heures-souterraines.jpgL'histoire (ou plutôt, les histoires) : Mathilde est employée dans une grande société. Jusqu'à récemment, elle était le bras droit de son supérieur, ils travaillaient vraiment ensemble, elle gérait des projets, il lui faisait totalement confiance. Et puis il y a 9 mois, elle l'a contredit, et tout s'est enrayé. Depuis, elle s'est fait "mettre au placard" comme on dit, mais surtout elle subit un épouvantable harcèlement moral quotidien qui la détruit et la ronge tout entière.

Thibault, lui, est médecin, il travaille dans un service de médecins d'intervention (type SOSmédecins, mais un autre). Il a un peu plus de 40 ans, célibataire amoureux d'une femme toxique pour lui, sentiment de ratage de quelque chose de fondamental.

Tous deux travaillent à Paris, sont deux petites fourmis de cette immense fourmillière, la grande ville insensible...

Aujourd'hui, c'est le 20 mai, une journée spéciale pour l'un comme pour l'autre, c'est dans l'air, dans l'ambiance, quelque chose qui se concentre là, ce jour-là. Et le livre nous raconte cette journée qui va changer ces deux vies. Sans happy end, sans "chute", c'est la vie, la vraie, brute. Juste une journée partagée avec deux intimités.

 

Mon avis : on m'a conseillé ce livre en me disant que c'était un livre sur le harcèlement moral au travail. Bon, certes il en est un peu question, mais pour moi ça n'est pas du tout le sujet. Le sujet, c'est la solitude de la grande ville, les rencontres impossibles, la violence sourde des vies en mouvement qui ne sont plus leur propre priorité. Les souffrances identiques qui se côtoient et se téléscopent, se heurtent, sans jamais se trouver, alors qu'elles en auraient tant besoin, et que ce sont vraiment les mêmes, exactement, avec les mêmes mots, les mêmes phrases, à peine quelques variantes...


Un excellent livre, à l'écriture subtile et sensible (on n'en attend pas moins de Delphine de Vigan ! la barre est haute chaque fois qu'on ouvre un de ses livres...), au rythme comme la vie et l'ennui de certains jours... Et puis imperceptiblement dur aussi, voire impitoyable dans son constat. Une très intéressante lecture, poignante et glaçante, un brin triste aussi, et profondément humain, en version moderne.

 

***

Feuilletons ensemble quelques extraits...

 

incipit : La voix traverse le sommeil, oscille à la surface. La femme caresse les cartes retournées sur la table, elle répète plusieurs fois, sur ce ton de certitude : le 20 mai, votre vie va changer.

 

page 18 : Il voudrait lui dire avant de te rencontrer j'étais un aigle, un rapace, avant de te rencontrer je volais au-dessus des rues, sans jamais rien heurter, avant de te rencontrer j'étais fort.

 

pages 35-36 : Une somme de petites choses insidieuses et ridicules, qui l'avaient isolée chaque jour davantage, parce qu'elle n'avait pas su prendre la mesure de ce qui se passait, parce qu'elle n'avait pas voulu alerter. Une somme de petites choses dont l'accumulation avait détruit son sommeil.

 

page 39 : Ce jour-là peut-être il avait compris que rien ne pourrait vivre ni grandir entre eux, rien ne pourrait d'étendre ni s'approfondir, et qu'ils resteraient là, immobiles, dans la surface molle des histoires éteintes.

 

page 41 : Combien de fois a-t-elle souhaité tomber malade, gravement, combien de symptômes, de syndromes, de défaillances a-t-elle imaginés, pour avoir le droit de rester chez elle, le droit de dire je ne peux plus ? Combien de fois a-t-elle songé partir avec ses fils, sans rien devant, sans laisser d'adresse, partir sur les routes avec pour seul bagage le montant de son Livret A ? Sortir de sa trajectoire, recommencer une nouvelle vie, ailleurs.
Combien de fois a-t-elle pensé qu'on pouvait mourir de quelque chose qui ressemble à ce qu'elle vit, mourir de devoir survivre dix heures par jour en milieu hostile ?

 

page 52 : Est-ce que c'était ça, être amoureux, ce sentiment de fragilité ? Cette peur de tout perdre, à chaque instant, pour un faux pas, une mauvaise réplique, un mot malencontreux ? Est-ce que c'étiat ça, cette incertitude de soi, à quarante ans comme à vingt ? Et dans ce cas, qu'existait-il de plus pitoyable, de plus vain ?

 

page 52 : - Je voudrais qu'on arrête de se voir. Je ne epux plus, Lila, je ne peux plus. Je suis fatigué.

Les mots étaient d'une banalité insoutenable. Les mots usés étaient une injure faite à sa douleur. Mais il n'y en avait pas d'autres.

 

page 77 : Les gens gentils sont les plus dangereux. Ils menacent l'édifice, entament la forteresse, un mot de plus et Mathilde pourrait se mettre à pleurer.

 

page 127 : Dans la ville, on est piéton, cycliste ou automobiliste. On marche, on pédale ou on roule. On se toise, on se jauge, on se méprise. Dans la ville, il faut choisir son camp.

 

page 128 : Il regarde la ville, cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d'intersections, où l'on ne se rencontre pas.

 

page 132 (Mathilde est face à une carte rare du jeu World of Warcraft que lui a donnée un de ses fils, Le Défenseur de l'Aube d'Argent) :Chaque carte héros a une valeur de santé inscrite sur le coin inférieur droit. Celle-ci indique combien de dommages ce héros peut subir. Les dommages subis sont permanents et non réversibles.

[...]

Le problème, c'est que Mathilde ne possède qu'une carte.

Le problème, c'est qu'elle a déjà subi un certain nombre de dommages.

Et qu'elle ignore combien de points il lui reste.

 

page 135 : Maintenant, elle se demande si, au fond, Laetitia n'a pas raison. Si l'entreprise n'est pas le lieu privilégié d'une mise à l'épreuve de la morale. Si l'entreprise n'est pas, par définition, un lieu de destruction. Si l'entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n'est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l'impunité.

 

pages 144-145 : Aujourd'hui la mort de Philippe n'est plus une douleur.

La mort de Philippe est un manque qu'elle a apprivoisé. Avec lequel elle a appris à vivre.

Philippe est sa part manquante, un membre amputé dont elle garde la sensation précise.

Aujourd'hui la mort de Philippe n'entrave plus sa respiration.

A trente ans, elle a survécu à la mort de son mari.

Aujourd'hui elle en a quarante et un connard en costume trois pièces est en train de la détruire à petit feu.

 

page 177 : Sa vie n'a rien à voir avec celle des personnages de ce feuilleton français qui avait eu tant de succès dans les années 80. Ces médecins alertes et courageux qui fendaient la nuit, se garaient sur les trottoirs et montaient les escaliers quatre à quatre. Il n'a rien d'un héros. Il a les mains dans la merde et la merde lui colle aux mains. Sa vie se dispense de sirènes et de gyrophares. Sa vie se partage entre 60% de rhinopharyngites et 40% de solitude. Sa vie n'est rien d'autre que ça : une vue imprenable sur l'ampleur du désastre.

 

page 180 : Le temps s'est épaissi. Le temps s'est amalgamé, agglutiné, le temps s'est bloqué à l'entrée d'un entonnoir.

 

***

Les Heures souterraines, Delphine de Vigan, 2009, 249 pages

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Plouf_le_loup - dans Livres
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commentaires

nadege 20/11/2011 20:50


certains auteurs se lisent à rebours ...

nadege temple 20/11/2011 20:49


j'ai découvert DDV avec son dernier roman : rien ne s'oppose à la nuit, qui m'a donné envie d'e lire ses précédents... tu as rasion  de parler de solitude, de tristesse et de quelque chose
de glacial qui n'appartient qu'aux grandes villes, DDV venait juste de perdre sa mère quand elle l'a écrit ... à lire aussi jours sans faim de l'auteur et No et moi .Nadège


 

Plouf_le_loup 20/11/2011 22:04



Ah j'avais bien aimé aussi No et moi :) (mon avis ici : http://ploufsurterre.canalblog.com/archives/2010/05/19/17945683.html ). En fait, je lis ce que je trouve, donc là, il y aura bientôt son
dernier qu'on vient d'acheter à la biblio, mais pas Jour sans faim :)


Suis contente qu'on aime la même chose, dis donc ! =^.^=



Iza 17/11/2011 20:06



Ca fait longtemps qu'elle est sur ma liste. Elle remonte, elle remonte ;)



Dorémi 17/11/2011 18:46



Je suis entièrement d'accord avec ta critique qui, du coup, me donne envie de le relire. Je l'avais emprunté en bibli au moment de sa sortie et étais restée sur ma faim. Les mots que tu viens de
poser me permettent de comprendre pourquoi...


Je viens de terminer son dernier. Terrible. Beau. Mélancolique et drôle à la fois.



LaMaman 17/11/2011 18:15



je vais le lire: tu m'as donné envie! 


C'est bizarre, ça me fait penser au "mec de la tombe d'a côté". Moi j'ai adoré, une de mes filles a été un peu plus partagée. Trop jeune je pense!


Dans le genre vie ravagée et grands désoeuvrés, j'ai aimé (mais un peu moins) le "profil perdu" de Sagan. c'est un peu dans la même veine, tout ça!


ValérieJ



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